Faire son plein d'essence en Allemagne, ses courses aux Pays-Bas et acheter des bouquins en français dans une librairie belge : voilà les avantages de vivre à la frontière de 3 pays. Ca peut paraître exotique, mais en fait, plus d'un tiers des européens vivent dans ces régions dites transfrontalières.
Si dans mon cas cette situation a du bon, il ne faut pas oublier que ça pose de sacrés problèmes : avec des salaires élevés qui attirent les voisins (français en Belgique, en Suisse ou au Luxembourg, belges aux Pays-Bas) certains pays voient monter la xénophobie ("ces étrangers qui nous volent notre travail et tout cet argent qui sort du pays"), il y a parfois la barrière de la langue aussi. Ici on entend des néerlandais qui conseillent ouvertement à leurs amis "va acheter ta maison en Belgique ! C'est moins cher et tu paieras moins d'impôts"... Résultat, les prix de l'immobilier flambent à la frontière Belgique-Pays-Bas, et les belges voient d'un mauvais oeil ces envahisseurs néerlandais.
Alors pour faire aimer ces espaces transfrontaliers aux européens, mais aussi et surtout pour faire marcher l'économie, les bureaucrates de Bruxelles ont mis au point des grandes machines de coopération transfrontalières gonflées aux subventions : les "Eurorégion". Regroupement d'entités administratives de deux ou plusieurs pays membres de l'Union européenne, ces Eurorégions coopèrent dans plusieurs domaines : emplois, culture, éducation, transport, environnement... dans le but de faire de ces régions d'inégalité et de différence, autrefois périphériques, des régions où les habitants partagent des intérêts et un destin commun.
Les Eurorégions
La première région de ce type a été crée en 1958, l'Euregio Rhin-Meuse, associant les régions frontalières allemande, néerlandaise et belge, soit 3 pays, 3 langues, et 3,8 millions d'habitants. Cette région "européenne" a pour objectifs d'harmoniser les politiques, de souligner les intérets communs, de promouvoir les cultures de chaque pays tout en essayant de créer une identité commune. On compte aujourd'hui 90 eurorégions.
C'est un joli projet et c'est en partie grâce à cela que j'ai pu prendre part à une expérience très intéressante. Mes élèves de français renforcé au collège ont participé à un atelier de slam dans le cadre de "l'euregio slam", un projet autour du slam et des langues à destination des adolescents de l'euregio. J'ai donc accueilli au collège une charmante équipe : une responsable du projet néerlandaise, ses deux stagiaires, un néerlandais et une belge francophone, un caméraman allemand et un slameur Bruxellois, donc bilingue franco-flamand. Nous avons fait travailler les élèves sur l'écriture d'abord, puis la déclamation de slam en français. Contre toute attente, mes élèves d'habitude plutôt réservés et pas super réactifs se sont lancés dans le défi et ont produit des choses vraiment étonnantes. Résultat : deux slams de grande qualité et pour les gagnants une interview dans un journal local. Non seulement j'étais très fière d'eux mais j'ai eu la sensation d'être au coeur d'une expérience follement européenne. Nous avons jonglé entre le français, le néerlandais et l'anglais, seule langue qui nous était commune à tous. Quant au slameur qui maîtrisait aussi bien le français que le néerlandais et l'anglais dans ses slams et il nous a permis de comprendre que chaque langue avait sa logique de fonctionnement en slam aussi. Cet atelier va continuer dans des classes belges puis allemandes, pour réunir les meilleurs slameurs en septembre prochain.

Cette expérience m'a vraiment convaincue des bienfaits des actions menées pour faire de la diversité culturelle de ces régions transfrontalières une richesse. Reste à savoir s'il en va de même pour les habitants. J'ai toujours l'impression que les euro sceptiques sont encore majoritaires en France, je serais curieuse de savoir si ici aussi...